Clandestins» ou «exclus» ? Quand les mots font des politiques
- ISSN: 02952319
- DOI: 10.3406/polix.1996.1032
Abstract
NullClandestines or excluded How to make policies with words. Didier Fassin 77-86. The désignation of foreigners in an irregular situation as clandestines contributes to the making of an image which appears less and less true to reality, since the State, through its legislations and the way it modifies and implements them, increasingly participates in the production of irregularity. By depriving them of the words to name their condition those who are legally excluded from citizenship, French society justifies in advance policies decided against them. Clandestins ou exclus Quand les mots font des politiques. Didier Fassin 77-86. La désignation des étrangers en situation irrégulière comme clandestins contribue à forger une image qui s'avère de moins en moins conforme à la réalité, dans la mesure où l'État, à travers ses réglementations et la manière dont il les modifie et les applique, intervient de façon croissante comme producteur d'irrégularité. En privant ces exclus de la citoyenneté des mots pour nommer leur condition, la société française justifie par avance les politiques prises à leur encontre.
Clandestins» ou «exclus» ? Quand les mots font des politiques
«Clandestins» ou «exclus» ? Quand les mots font des politiques
In: Politix. Vol. 9, N°34. Deuxième trimestre 1996. pp. 77-86.
Abstract
«Clandestines» or «excluded» ? How to make policies with words.
Didier Fassin [77-86].
The désignation of foreigners in an irregular situation as «clandestines» contributes to the making of an image which appears
less and less true to reality, since the State, through its legislations and the way it modifies and implements them, increasingly
participates in the production of irregularity. By depriving them of the words to name their condition those who are legally
«excluded» from citizenship, French society justifies in advance policies decided against them.
Résumé
«Clandestins» ou «exclus» ? Quand les mots font des politiques.
Didier Fassin [77-86].
La désignation des étrangers en situation irrégulière comme «clandestins» contribue à forger une image qui s'avère de moins en
moins conforme à la réalité, dans la mesure où l'État, à travers ses réglementations et la manière dont il les modifie et les
applique, intervient de façon croissante comme producteur d'irrégularité. En privant ces «exclus» de la citoyenneté des mots
pour nommer leur condition, la société française justifie par avance les politiques prises à leur encontre.
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Fassin Didier. «Clandestins» ou «exclus» ? Quand les mots font des politiques. In: Politix. Vol. 9, N°34. Deuxième trimestre
1996. pp. 77-86.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/polix_0295-2319_1996_num_9_34_1032
Quand les mots font les politiques*
Didier Fassin
Centre de recherche
sur les enjeux contemporains en santé publique
Université Paris-Nord
LES MOTS ne servent pas seulement à nommer, qualifier ou décrire. Ils
permettent aussi de fonder les actions et d'orienter les politiques. En
désignant comme «clandestins» les étrangers en situation irrégulière sur
le territoire français, on les classe dans une catégorie qui mobilise des
images — le travailleur entré illégalement dans le pays — et justifie des
mesures — pour prévenir et réprimer cet état de fait — , images et mesures qui
sont en quelque sorte incluses dans la façon même de dire les choses. Dès
lors, la caractéristique première de l'irrégularité — à savoir qu'elle est le
produit des lois et de leur application, et qu'elle est donc indissociable des
contextes sociaux, économiques et idéologiques dans lesquels s'inscrit
l'activité législative et administrative de l'Etat — ne peut pas être
appréhendée. Parce qu'il est désigné comme celui qui s'est délibérément mis
hors-la-loi, l'étranger en situation irrégulière n'est pas pensable aussi comme
celui qui est mis à son insu hors-la-loi. Parce qu'il est un «clandestin», il n'y a
pas lieu de le considérer comme un «exclu», en l'occurrence du droit, puisque
ce terme trouve sa place dans un autre référentiel de l'action publique, celui
du chômage ou des banlieues. C'est à cette forclusion de la réalité que je
voudrais m'attacher ici, afin d'en dévoiler les ressorts et d'en montrer les
conséquences.
Car il ne s'agit pas de se livrer à un exercice savant de linguistique ou de
sémantique, ni même plus simplement de proposer une nouvelle définition ou
le remplacement d'un terme par un autre, mais bien de montrer que, dès lors
qu'il est question de représenter le monde social, les choix lexicaux ont
toujours des implications politiques. Les mots ne se contentent pas de dire une
réalité. Ils la construisent et la construction qu'ils opèrent sert à la fois à
décrire et à prescrire, à donner une certaine image du monde social et à
intervenir sur lui pour le transformer. Le travail de déchiffrement du sens des
mots est d'autant plus important que le vocabulaire est considéré
généralement comme un simple instrument d'enregistrement, par conséquent
neutre et transparent. Certes, le propos n'est pas nouveau et il est facile de
• Ce texte s'appuie sur des données recueillies dans le cadre de recherches en cours sur les
étrangers en situation irrégulière (programme «Modes de participation et processus d'exclusion»
du CNRS) et sur l'expérience de la maladie chez les migrants d'origine africaine (programme
■Sidaction» de la Fondation pour la recherche médicale). Les enquêtes se déroulent dans la
région parisienne à la fois auprès d'étrangers, en particulier africains, dont certains sont en
situation irrégulière, et auprès d'intervenants des secteurs médical, social et associatif. Les noms de
personnes qui sont cités sont évidemment inventés.
Politix, n°34, 1996, pages 77 à 86 77
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