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Gestion des ressources renouvelables : fondements théoriques d ’ un programme de recherche

by Jacques Weber
CIRADGREEN Paris (1995)

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Gestion des ressources renouvelables : fondements théoriques d ’ un programme de recherche

1Gestion des ressources renouvelables:
fondements théoriques d’un programme de recherche
Jacques Weber1
(Juin 1995)
« Que l’on ne s’y trompe pas : le danger suprême naît de
l’uniformité érigée en modèle absolu. On fait naître la peur ou
le mépris ; puis on jette le bébé avec l’eau du bain. ». Robert
Barbault (1994 :300)
POSITION DES PROBLEMES, ENJEUX
La gestion des ressources renouvelables met en jeu plusieurs disciplines, des sciences
sociales, des sciences de la nature, des sciences de la représentation des connaissances.
Au-delà de ses aspects théoriques, les questions qu’elle pose s’ancrent dans la réalité la
plus immédiate, qui motive au départ l’engagement dans ce domaine de recherche, en
constitue l’enjeu premier comme la finalité : ces enjeux seront d’abord résumés. Il s’agit
d’un domaine de recherche finalisée, dont les fondements théoriques doivent être
explicités et discutés, ce qui sera l’objet de la première partie de ce texte. Les
perspectives de recherche confrontent les réalités de terrain aux fondements théoriques
de la gestion des ressources renouvelables, et constituent la seconde partie de cet exposé
encore provisoire.
La façon de poser un problème de gestion est en partie prisonnière de notre
représentation du contexte dans lequel ce problème émerge, ou dont nous le faisons
émerger en le formalisant.
Nous sommes accoutumés d'entendre parler de situations conflictuelles ou dégradées :
conflits entre agriculteurs et éleveurs, entre populations riveraines et aires protégées,
entre pêcheurs artisans et « industriels », entre autochtones et allochtones ou encore,
« dégradation » des pâturages, de la fertilité, des ressources en eau, déforestation, pertes
de biodiversité, etc. Bref, tout va mal dès que l'on parle d'environnement.
L'environnement est l'envers imaginaire de la Nature, parée de tous les attraits de
l'harmonie, de l'équilibre. Dans l'imaginaire collectif, la nature est propre,
l'environnement est sale : ne parle-t-on pas, dans le même temps, des équilibres de la
nature et des déséquilibres environnementaux ? Tout se passe comme si la nature était
d'essence divine, l'environnement étant création des hommes. Le millénaire touche à sa
fin, engendrant des peurs. Ce n'est plus, comme en l'An Mil, la comète qui nous tombera
dessus, mais c'est encore la fin du monde qui nous est promise : cette fois, les hommes
eux-mêmes seraient, nous dit-on, les artisans de leur propre perte.

1 Directeur de l’unité de recherche Gerdat-Green, Cirad, 42 rue Scheffer, 75116 Paris.
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2Les doctrines de gestion développées seront dépendantes des représentations2 dont elles
sont issues : il existe plus sûrement une diversité de points de vue qu’une objectivité en
soi.
De nombreux conflits sont perçus comme politiques ou religieux, qui plongent en fait
leurs racines dans des conflits d’accès à ou d’usage des ressources renouvelables. Ainsi
se présentent les guerres entre Mauritanie et Sénégal, entre Israéliens et Palestiniens, la
révolte casamançaise, les conflits supposés « ethniques » en Assam et ailleurs (Homer-
Dixon et al., 1993) ou le durcissement des relations entre l'Egypte et le Soudan pour la
maîtrise du Nil.
L'accès à et l'usage des ressources sont au fondement des drames humains engendrés par
des grands programmes d'infrastructure et d'aménagement de l'espace, qui jettent sur les
routes des populations en théorie « resettled », en fait expropriées, au nom de la « lutte
contre la pauvreté » (Rich, 1992). Encore l'accès à et l'usage des ressources, en arrière-
plan des programmes d'ajustement structurel et la « décentralisation » ou « local
governance », accompagnés d'une forte pression en faveur de la propriété privée. Les
lois sur la propriété privée des pâturages au Kenya (Kipuri, 1992) comme certains
programmes dits de « développement de l'élevage » dans le Ferlo sénégalais, ont eu pour
effet la désagrégation sociale et l'approvisionnement des grandes villes en nouveaux
habitants.
Et puis il y a l'accroissement de la population et une tendance lourde des
technostructures d'aide à artificialiser toujours plus les milieux, à les uniformiser, au
prix d'une perte sévère de biodiversité et de socio et d'ethnodiversité. Rappelons qu'il y a
quelques années, la riziculture d’Indonésie n'a dû sa survie qu'à l'existence d'un gène de
résistance à la maladie, dans une espèce sauvage (Chauvet, 1994).
En Septembre 1994, la conférence du Caire sur la population et le développement
ramenait Malthus sur le devant de la scène ; un mouvement eugéniste est en train
d'accroître son influence, mené par des personnalités comme, entre autres, Ehrlich
(1972), Hardin (1993), Dahly (1977). La planète est en danger, disent-ils avec Vitoussek
(1986), en raison de la surpopulation présente et à venir, exponentiellement croissante,
ce qui conduit à la surexploitation des ressources végétales issues de la photosynthèse.
Or, ajoutent-ils, les pauvres sont plus prolifiques et plus destructeurs de
l'environnement. La suite vient d'elle-même : l'objectif étant de réduire la population à
600 millions d'habitants, nombre correspondant à une supposée « capacité de charge »
de la planète3, les moyens consistent en la fermeture des frontières, l'arrêt total des
migrations, pour rendre possible un « traitement local » du problème, par stérilisation
des femmes, promotion de l'avortement etc. Seules les migrations humaines sont
concernées : les mouvements internationaux de capitaux ne sauraient abîmer
l'environnement. Le marché est « parfait », il n’y a que des imperfections « de » marché,
dues à des interventions inadéquates sur celui-ci... En théorie, la régulation par le
marché serait la plus efficiente, en permettant « d’internaliser » les coûts réels, dès lors
que nous saurions les calculer.

2 Que signifie un taux d’accroissement de la déforestation de l’Amazonie, quand on ignore quel est le
pourcentage de l’Amazonie déjà « déforesté »? Un accroissement de 15% par an n’aura pas la même
signification si il se rapporte à quelques hectares ou quelques millions d’hectares. Or, dans un ouvrage
aussi sérieux que celui édité par Pearce et Swanson (1995), les données sont exprimées en pourcentages,
parfois en pourcentages de pourcentages.
3 Pour une analyse critique des thèses relatives aux mythes de la nature et de la population, Le Bras
(1994)

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