Patrimoine : un objet révélateur des évolutions de la géographie et de sa place dans les sciences sociales
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Patrimoine : un objet révélateur des évolutions de la géographie et de sa place dans les sciences sociales
Ann. Géo., n° 656, 2007, pages 361-381, © Armand Colin
Patrimoine : un objet révélateur
des évolutions de la géographie
et de sa place dans les sciences sociales
Heritage, as a significant tool to understand
the developments of geography and its place
in the social sciences
Vincent Veschambre
Maître de conférences, Université d’Angers, CARTA-UNR CNRS ESO 6590
Résumé
Cet article décrit l’émergence de la problématique du patrimoine en géographie,
en situant la discipline parmi les autres sciences sociales. Par rapport aux histo-
riens, urbanistes, ethnologues, sociologues, les géographes sont à la fois moins
précocement investis dans ce champ d’étude et moins visibles, alors que la
dimension spatiale de la construction du patrimoine a été soulignée dès les années
1980. Objet transdisciplinaire par excellence, le patrimoine révèle à la fois le
caractère relativement récent d’une insertion assumée de la discipline dans les
sciences sociales et la moindre légitimité qu’elle continue à occuper. Ce travail
est également l’occasion de préciser la manière dont le patrimoine est abordé
dans la discipline. Nous avons identifié trois grands types d’approches parmi les
géographes : l’une axée sur la place du patrimoine dans l’aménagement et le
développement local, l’autre sur le patrimoine comme vecteur de construction
identitaire, la dernière sur les jeux d’acteurs et les conflits, autour de patrimonia-
lisation. C’est à travers ces deux dernières approches que l’apport des géographes
nous semble le plus stimulant. En envisageant le patrimoine comme un des para-
mètres de la construction des groupes sociaux dans la dimension spatiale, et
comme point d’appui pour l’appropriation de l’espace.
Abstract
This paper describes the emergence of geographical issues — related to other social
sciences — on heritage. Even though the spatial dimension of the construction of
heritage has been underlined since the 1980’s, geographers, unlike historians, urban
planners, ethnologists, sociologists…, have not precociously and notably been
involved in this research field. A transdisciplinary topic par excellence, the concept
of heritage testifies to the relatively recent — and not yet fully held — integration of
geography into social sciences. This paper aims at clarifying the geographical
approach to heritage. We identify three major points of view : the first one focuses
on the position of heritage in land planning and development, the second gives evi-
dence to the role of heritage in the construction of identities, and the third analyses
the relationships of the various actors and their conflicts on the concept of heritage
and its implementation. These last two approaches appear to be the most stimu-
lating for geographers, analysing heritage as one of the parameters of the construc-
tion of social groups in its spatial dimension and as an asset for spatial appropriation.
Mots-clés
Patrimoine, géographie, sciences sociales, identité, conflits, géographie sociale,
géographie culturelle, appropriation de l’espace.
Key-words
Heritage, geography, social sciences, identity, conflicts, social geography, cul-
tural geography, appropriation of space.
02_VESCH.fm Page 361 Jeudi, 26. juillet 2007 1:27 13
Patrimoine : un objet révélateur
des évolutions de la géographie
et de sa place dans les sciences sociales
Heritage, as a significant tool to understand
the developments of geography and its place
in the social sciences
Vincent Veschambre
Maître de conférences, Université d’Angers, CARTA-UNR CNRS ESO 6590
Résumé
Cet article décrit l’émergence de la problématique du patrimoine en géographie,
en situant la discipline parmi les autres sciences sociales. Par rapport aux histo-
riens, urbanistes, ethnologues, sociologues, les géographes sont à la fois moins
précocement investis dans ce champ d’étude et moins visibles, alors que la
dimension spatiale de la construction du patrimoine a été soulignée dès les années
1980. Objet transdisciplinaire par excellence, le patrimoine révèle à la fois le
caractère relativement récent d’une insertion assumée de la discipline dans les
sciences sociales et la moindre légitimité qu’elle continue à occuper. Ce travail
est également l’occasion de préciser la manière dont le patrimoine est abordé
dans la discipline. Nous avons identifié trois grands types d’approches parmi les
géographes : l’une axée sur la place du patrimoine dans l’aménagement et le
développement local, l’autre sur le patrimoine comme vecteur de construction
identitaire, la dernière sur les jeux d’acteurs et les conflits, autour de patrimonia-
lisation. C’est à travers ces deux dernières approches que l’apport des géographes
nous semble le plus stimulant. En envisageant le patrimoine comme un des para-
mètres de la construction des groupes sociaux dans la dimension spatiale, et
comme point d’appui pour l’appropriation de l’espace.
Abstract
This paper describes the emergence of geographical issues — related to other social
sciences — on heritage. Even though the spatial dimension of the construction of
heritage has been underlined since the 1980’s, geographers, unlike historians, urban
planners, ethnologists, sociologists…, have not precociously and notably been
involved in this research field. A transdisciplinary topic par excellence, the concept
of heritage testifies to the relatively recent — and not yet fully held — integration of
geography into social sciences. This paper aims at clarifying the geographical
approach to heritage. We identify three major points of view : the first one focuses
on the position of heritage in land planning and development, the second gives evi-
dence to the role of heritage in the construction of identities, and the third analyses
the relationships of the various actors and their conflicts on the concept of heritage
and its implementation. These last two approaches appear to be the most stimu-
lating for geographers, analysing heritage as one of the parameters of the construc-
tion of social groups in its spatial dimension and as an asset for spatial appropriation.
Mots-clés
Patrimoine, géographie, sciences sociales, identité, conflits, géographie sociale,
géographie culturelle, appropriation de l’espace.
Key-words
Heritage, geography, social sciences, identity, conflicts, social geography, cul-
tural geography, appropriation of space.
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362 •
V. Veschambre
A
NNALES
DE
G
ÉOGRAPHIE
,
N
° 656 • 2007
Introduction
S’il est un objet transversal aux sciences sociales, c’est bien le patrimoine.
Le patrimoine envisagé dans le sens qui s’est imposé depuis une trentaine
d’années, pour désigner les héritages matériels ou immatériels reconnus par
les sociétés, afin d’être transmis aux générations futures. Comme l’ont bien
établi les premiers géographes francophones à théoriser sur le patrimoine
(Di Méo, 1995 ; Gravari-Barbas, 1996), le renouvellement de la notion de
patrimoine comporte non seulement une extension typologique (du châ-
teau à l’usine), chronologique (des antiquités au patrimoine
XX
e
siècle) mais
aussi spatiale (de la croix de pierre au paysage (Veschambre, 1998)), ce qui
ouvre des perspectives extrêmement stimulantes pour une discipline qui
entre par l’espace pour étudier la société et ses transformations.
De ce fait, envisager la manière dont la géographie française s’est
emparée de cet objet ou de cette problématique, nous est apparu très ins-
tructif sur le positionnement de la discipline dans les sciences sociales (pre-
mière partie), mais aussi sur ses évolutions internes (seconde partie).
Afin de préciser l’émergence de l’objet patrimoine en géographie
1
, de
situer la géographie par rapport aux autres sciences sociales et de caracté-
riser la manière dont les géographes abordent cet objet, nous avons
exploité des bases de données (thèses, colloques,
Répertoire des géographes
),
des sommaires de revues et lu de manière plus approfondie des textes et
ouvrages qui font date, dans les sciences sociales et en géographie.
1 Une entrée tardive de la géographie dans le concert
patrimonial et une place encore modeste
Pour retracer l’émergence de la notion de patrimoine en géographie, nous nous
sommes attachés à repérer son apparition dans les intitulés de thèses, d’articles
et d’ouvrages, partant du principe que « si la chose est essentielle, le mot (a)
toute son importance » (Desvallées, 1998). Cela ne veut pas dire qu’il n’y ait pas
d’autres travaux, voire de plus anciens, qui aient abordé une problématique ana-
logue. Mais nous postulons que l’apparition du terme et sa mise en exergue sont
tout de même significatifs de la prise en considération d’un objet nouveau.
1.1 Des thèses précoces mais une invisibilité durable des géographes
sur le terrain patrimonial
1.1.1 Des thèses de géographie qui contribuent à défricher une nouvelle acception
du mot patrimoine
Les premières thèses soutenues sur le patrimoine, au sens d’héritage culturel, sont
concomitantes de « l’effervescence patrimoniale » qui se manifeste au tournant
des années 1970-1980. L’année 1980, consacrée « année du patrimoine » par
1 Sur ce plan, cet article s’est appuyé pour le compléter sur un premier texte co-écrit avec I. Garat
et M. Gravari-Barbas (2001).
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V. Veschambre
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DE
G
ÉOGRAPHIE
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N
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Introduction
S’il est un objet transversal aux sciences sociales, c’est bien le patrimoine.
Le patrimoine envisagé dans le sens qui s’est imposé depuis une trentaine
d’années, pour désigner les héritages matériels ou immatériels reconnus par
les sociétés, afin d’être transmis aux générations futures. Comme l’ont bien
établi les premiers géographes francophones à théoriser sur le patrimoine
(Di Méo, 1995 ; Gravari-Barbas, 1996), le renouvellement de la notion de
patrimoine comporte non seulement une extension typologique (du châ-
teau à l’usine), chronologique (des antiquités au patrimoine
XX
e
siècle) mais
aussi spatiale (de la croix de pierre au paysage (Veschambre, 1998)), ce qui
ouvre des perspectives extrêmement stimulantes pour une discipline qui
entre par l’espace pour étudier la société et ses transformations.
De ce fait, envisager la manière dont la géographie française s’est
emparée de cet objet ou de cette problématique, nous est apparu très ins-
tructif sur le positionnement de la discipline dans les sciences sociales (pre-
mière partie), mais aussi sur ses évolutions internes (seconde partie).
Afin de préciser l’émergence de l’objet patrimoine en géographie
1
, de
situer la géographie par rapport aux autres sciences sociales et de caracté-
riser la manière dont les géographes abordent cet objet, nous avons
exploité des bases de données (thèses, colloques,
Répertoire des géographes
),
des sommaires de revues et lu de manière plus approfondie des textes et
ouvrages qui font date, dans les sciences sociales et en géographie.
1 Une entrée tardive de la géographie dans le concert
patrimonial et une place encore modeste
Pour retracer l’émergence de la notion de patrimoine en géographie, nous nous
sommes attachés à repérer son apparition dans les intitulés de thèses, d’articles
et d’ouvrages, partant du principe que « si la chose est essentielle, le mot (a)
toute son importance » (Desvallées, 1998). Cela ne veut pas dire qu’il n’y ait pas
d’autres travaux, voire de plus anciens, qui aient abordé une problématique ana-
logue. Mais nous postulons que l’apparition du terme et sa mise en exergue sont
tout de même significatifs de la prise en considération d’un objet nouveau.
1.1 Des thèses précoces mais une invisibilité durable des géographes
sur le terrain patrimonial
1.1.1 Des thèses de géographie qui contribuent à défricher une nouvelle acception
du mot patrimoine
Les premières thèses soutenues sur le patrimoine, au sens d’héritage culturel, sont
concomitantes de « l’effervescence patrimoniale » qui se manifeste au tournant
des années 1970-1980. L’année 1980, consacrée « année du patrimoine » par
1 Sur ce plan, cet article s’est appuyé pour le compléter sur un premier texte co-écrit avec I. Garat
et M. Gravari-Barbas (2001).
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