Énergie et équité

  • Illich I
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Abstract

Le second obstacle à la pleine reconnaissance qu’«énergie» est un concept interprétatif de l’existence humaine est en partie le résultat de la propagande pour la «voie douce». Je ressens un certain embarras à le dire, parce que je n’ai pas reconnu ce danger plus tôt. Il y a quinze ans, je m’efforçais d’élaborer un modèle multidimensionnel des seuils au-delà desquels les outils deviennent contreproductifs (ILLICH, 1971). Alors que j’affinais mes arguments, j’étais enchanté de découvrir qu’il y avait des gens en train d’élaborer une comptabilité énergétique. J’étais heureux de pouvoir ainsi comparer l’efficience d’un homme avec celle d’un moteur propulsant tous deux une bicyclette et de constater qu’en termes de rendement énergétique, l’homme avait un net avantage. Quand je découvris qu’un homme sur une bicyclette était plus efficient qu’un esturgeon de mon poids nageant dans la mer Caspienne, je ressentis une grande joie à l’idée d’appartenir à la race qui avait inventé le roulement à billes et les pneus afin de battre tous les organismes au jeu de l’efficience énergétique (ILLICH, 1975). J’ai bien sûr aussi comparé l’énergie nécessaire pour mettre un bol de riz sur la table d’un paysan birman et celle qu’il faut dépenser pour fournir ce riz à un restaurant new-yorkais. En tant que tour de force, en termes d’«E», ces comparaisons peuvent être utiles. Mais lorsque je m’en délectais, je ne comprenais pas leur pouvoir de séduction réductionniste. À cette époque, je savais comment tracer la distinction entre le transit et le transport, entre une personne automobile sur ses pieds et le passager passif traité comme un colis. Mais je n’avais pas encore pris conscience qu’en mesurant ces deux formes de locomotion en kilowattheures ou en calories, je me rendais aveugle, et mon lecteur avec moi, à la différence essentielle entre les deux. Les gens et les moteurs ne se meuvent pas à travers le même type d’espace. Les gens automobiles transforment les espaces non appropriables (ce qu’on appelait les « communaux » dans les communautés rurales) sur lesquels ils marchent ou se reposent ; ils demeurent dans un domaine défini par le pouvoir de leurs pieds et le rythme autolimitant de leur corps. Les véhicules, pour leur part, tendent à annihiler les «communaux» et à les transformer en corridors de passage illimités. En transformant les «communaux» en ressource pour la production de kilomètres-passagers, ils réduisent la valeur d’usage des pieds. Ils homogénéisent le paysage, le rendant non transitable et catapultent ensuite les gens d’un point à un autre. Imputer des quotas d’énergie à l’homme sur ses pieds était inévitablement jouer le jeu de l’écologiste aveugle à cette distinction et qui, pour cela, amalgame les «communaux» et les ressources spatiales. En soumettant les distances parcourues par les paysans médiévaux et les pèlerins à une comptabilité énergétique, je suscitais inévitablement l’illusion que leur milieu, tout comme notre environnement, se trouvait sous le régime de la rareté et qu’ils s’adonnaient à des formes énergétiquement efficientes d’autotransport.

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Illich, I. (2002). Énergie et équité. EcoRev’, N° 10(3), 5–10. https://doi.org/10.3917/ecorev.010.0005

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